Chroniques congolaises

Publié le 4 janvier 2026 à 16:24

Chroniques congolaises

"Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche" Aimé Césaire

 

1. Un commerçant failli.

La nature n’a pas été indulgente avec Louzolo. Physiquement peu attirant, il était souvent la cible de railleries de la part de ses camarades, des moqueries qu’il peinait à supporter, malgré les réconforts affectueux et constants de sa mère qui, sans cesse, le répétait « la beauté n’est qu’un soucis des femme ».  Profitant des tensions politiques qui se montraient hostiles aux commerçants étrangers, Louzolo, par la ruse et l’audace, parvint à empocher une coquette somme de 5.000.000 de francs, au détriment de son patron grec. Fort de ce coup de maître, il se construit une carrière de riche commerçant et connaît enfin la satisfaction de prendre sa revanche sur la vie. Mais le succès ne tarda pas à révéler ses failles. Aveuglé par l’euphorie de sa nouvelle position, Louzolo dilapida son argent entre des maîtresses cupides et des voyages extravagants, témoins d’un goût immodéré pour le luxe et l’apparat. Dans cette démesure, il se fait à son tour escroquer par ses propres employés et finit par perdre sa fortune, subissant ainsi le poids amer de l’échec, avec un sentiment de malheur et de solitude profond.

La situation de Louzolo illustre avec force les mécanismes psychologiques liés aux complexes de personnalité. Blessé dans son for intérieur par une injustice naturelle de son apparence physique, il cherche à se venger de la vie et des autres dès qu’il en a la moindre occasion. Ce désir de revanche, motivé par un complexe d’infériorité profond, guide ses décisions et façonne son comportement, mais finit par se retourner contre lui, entraînant sa ruine.

Cette histoire met en évidence les conséquences dramatiques d’un complexe d’infériorité mal maîtrisé. Une personne qui se sent inférieure peut être tentée de compenser cette blessure intérieure par des actions ostentatoires, destinées à démontrer aux autres sa valeur. Dans ce cas, le comportement n’est plus librement choisi, mais dicté par le regard et le jugement extérieur. Chez Louzolo, cela se traduit par des dépenses extravagantes, des maîtresses avides et des voyages fantaisistes, toutes actions visant à renforcer son image aux yeux du monde.

Le récit illustre également l’importance d’un équilibre psychologique entre complexe d’infériorité et complexe de supériorité, ajusté à une confiance en soi saine. Tandis que le complexe de supériorité conduit à des comportements pédants et arrogants, le complexe d’infériorité, mal compensé, pousse l’individu à multiplier des gestes ostentatoires pour prouver sa valeur. Dans les deux cas, l’excès est dangereux : le premier éloigne de la réalité, le second subordonne l’action au jugement d’autrui.

Ainsi, Louzolo devient un exemple vivant de la manière dont les blessures psychologiques peuvent orienter la vie d’un individu. Sa quête de revanche et de reconnaissance extérieure, loin de l’élever, le conduit à perdre tout ce qu’il a acquis, illustrant le cycle destructeur que peut engendrer un complexe mal géré.

Un autre aspect central développé par cette nouvelle concerne les rapports humains conditionnés par la richesse et l’intérêt matériel. Les relations de Louzolo sont révélatrices : dans ses moments de gloire, il multiplie les conquêtes féminines, un comportement qui n’est pas seulement un signe de légèreté ou de vanité, mais l’expression directe de son complexe d’infériorité. À travers ces conquêtes, Louzolo tente de compenser son sentiment de dévalorisation et de se construire une image de puissance et de séduction, validée par le regard des autres.

Cependant, ce système de relations fondées sur l’argent et l’apparence se retourne contre lui au moment de sa chute. Sa maîtresse Hélène Malalou le quitte pour un homme plus fortuné, allant jusqu’à humilier Louzolo en rachetant sa voiture. Cet épisode illustre que les liens établis sur des fondements purement matériels sont fragiles et soumis à l’intérêt personnel de chacun.

La question de la loyauté est également examinée avec acuité. Dounga Jean Bart, en qui Louzolo plaçait une confiance totale pour la gestion de son entreprise, détourne l’argent et s’enfuit à Kinshasa, anticipant la chute de son patron. Ces événements mettent en lumière le fait que, dans un contexte où l’argent devient la mesure de la valeur des relations, l’affection, la fidélité et la loyauté sont facilement sacrifiées sur l’autel de l’intérêt personnel.

L’auteur, par cette construction narrative, pousse le lecteur à une introspection sur des valeurs essentielles telles que l’amitié, l’amour et la loyauté, qui deviennent ici des biens marchandisés, accessibles uniquement aux plus offrants. Parallèlement, la nouvelle explore les conséquences psychologiques d’une enfance marquée par le rejet et les moqueries : ces blessures profondes façonnent le comportement adulte, nourrissent des complexes et conduisent à des choix autodestructeurs, comme la recherche ostentatoire de reconnaissance.

Enfin, le texte peut être lu comme un appel à la tolérance. Si l’on peut choisir la couleur de sa voiture, on ne choisit pas son apparence physique ; juger les autres sur des aspects qu’ils ne peuvent contrôler revient à renforcer des systèmes d’exclusion injustes. Par cette dimension analytique, la nouvelle dépasse la simple histoire individuelle pour offrir une réflexion sur les rapports sociaux, les motivations psychologiques et les dangers d’une société où l’argent détermine la valeur humaine.

 

2. Un voyage pour rien

Boulou est licencié de son emploi à la suite d’une altercation dont il est responsable. Dès lors, il s’engage dans une recherche d’emploi incessante, mais vaine. Cette période de chômage marque le début d’une lente descente aux enfers, au cours de laquelle il découvre les réalités les plus dures de la précarité : la solitude, le mépris social, l’indifférence générale et la perte progressive de sa dignité.

Le texte met particulièrement en lumière les conséquences sociales de la perte d’un emploi dans un pays comme le Congo, où le travail constitue souvent le principal fondement de la reconnaissance sociale. Sans revenu, Boulou devient invisible, puis indésirable. Cette déchéance se manifeste de manière brutale lorsque son bailleur le chasse de son logement sans aucun ménagement, l’insultant publiquement devant une foule parce qu’il n’a pas pu payer son loyer. Cette scène d’humiliation illustre la violence symbolique et matérielle que subissent les chômeurs.

À cette précarité matérielle s’ajoute une profonde détresse psychologique. Boulou perd toute confiance en lui et se sent incapable de se projeter dans l’avenir. Son mal-être est tel qu’il n’ose même pas adresser la parole à une jeune femme assise près de lui dans le train, malgré l’attirance qu’il éprouve pour elle. L’angoisse du chômage et l’obsession du manque d’emploi l’enferment dans le silence et la résignation. Cette spirale est aggravée par l’abandon de sa compagne, qui le quitte quelque temps après sa perte d’emploi, achevant ainsi son isolement affectif.

Un espoir semble brièvement renaître lorsqu’il reçoit une lettre de son cousin Batala, l’invitant à venir à Brazzaville pour un emploi. Plein d’attente, Boulou entreprend le voyage en train, mais découvre à son arrivée que le poste a déjà été attribué à quelqu’un d’autre. Cette ultime désillusion symbolise l’inaccessibilité de l’ascension sociale pour ceux qui ont déjà basculé dans la marginalité.

À travers le personnage de Boulou, le texte dresse un portrait saisissant de la fragilité de la condition humaine face au chômage et à la précarité. Il montre comment la perte d’un emploi ne conduit pas seulement à une misère matérielle, mais entraîne également une dégradation morale, sociale et affective. L’histoire de Boulou devient ainsi une critique profonde d’une société où la valeur de l’individu semble étroitement liée à sa capacité à travailler et à produire.

 

3. L’intégration 

Bouloungou, après avoir poursuivi ses études en France, retourne au Congo avec l’espoir légitime d’intégrer la fonction publique en qualité d’ingénieur. Animé par l’enthousiasme du retour au pays et la volonté de mettre ses compétences au service de la nation, il se heurte très vite à une réalité bien moins reluisante : l’extrême lenteur de l’administration congolaise. Les démarches s’éternisent, les réponses tardent, et l’attente devient insupportable, au point de provoquer un affrontement physique avec un agent administratif. Cette altercation, loin d’accélérer son dossier, le plonge dans un profond désarroi et une grande désillusion. Ce n’est qu’après une longue traversée du désert qu’il reçoit enfin, avec un immense soulagement et une joie mêlée d’amertume, la lettre attestant de sa nomination dans la fonction publique.

À travers cette nouvelle, l’auteur met en lumière les multiples dysfonctionnements d’une administration congolaise tristement célèbre pour sa lenteur chronique. Celle-ci apparaît comme le symptôme d’un système miné par l’incompétence, la négligence et, en filigrane, la corruption de certains agents. Près de cinquante ans après la publication de ce texte, qui dénonçait déjà ces mêmes travers, le constat demeure frappant d’actualité : l’administration reste engluée dans des pratiques archaïques qui entravent aussi bien les individus que le développement collectif.

Cependant, cette œuvre ne se limite pas à une simple critique sociale. Elle se veut également un plaidoyer en faveur de l’espoir et de la persévérance. Le personnage de Bouloungou incarne cette ténacité nécessaire pour ne pas sombrer face à l’absurdité bureaucratique. Malgré son impatience, ses moments de découragement et sa colère, il continue à chercher une issue, refusant d’abandonner son rêve d’intégration. En ce sens, le texte résonne comme une invitation à croire, malgré tout, en la possibilité du changement et en la force de la détermination individuelle face à un système défaillant. 

 

4. Retour aux sources ou la 2 CV enchantée

Après ses études d’ingénieur en France, Zouloubou décide de rentrer au Congo avec sa femme Claverie, où il travaille désormais au ministère des Mines. Depuis son retour, il conserve le même rythme de vie que durant ses années d’étudiant en France : un quotidien marqué par le travail acharné et une certaine réclusion à la maison. Cette manière de vivre déplaît profondément à ses parents, qui accusent sa femme blanche d’être à l’origine du détachement et du changement de caractère de Zouloubou. Lassé de cette pression familiale et de sa routine, il décide de s’en échapper sans sa femme et va passer un moment avec Martine, une ancienne concubine.

Cette nouvelle met en lumière la situation complexe des étudiants africains partis en France, qui s’imprègnent d’une culture marquée par l’individualisme, puis se retrouvent, à leur retour, confrontés à une société fondamentalement solidaire et collective. Le livre souligne le malaise né de la difficulté à concilier ces deux univers culturels. À l’instar de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, Tati Loutard montre comment cette tension peut engendrer une forme de dédoublement, voire de « schizophrénie culturelle ». Cela se manifeste dans le comportement profondément ambigu de Zouloubou : d’un côté, son éducation occidentale lui dicte la fidélité à son épouse ; de l’autre, une révolte intérieure s’exprime, notamment à la page 80 : « Je ne peux pas vivre au Congo comme je vivais en France. » Il choisit alors de tromper sa femme avec Martine, justifiant cet acte comme un comportement qu’il considère typiquement congolais, qu’il n’aurait selon ses propres mots  jamais adopté en tant qu’« Occidental ».

Le récit aborde également la question du mariage interracial, encore difficilement accepté aussi bien par certains Français blancs que par les Africains, notamment au Congo. En l’espèce, on reproche à Zouloubou de ne pas savoir choisir, puisqu’il a épousé une femme blanche et mince. Cette critique révèle l’existence d’un racisme systémique qui ne s’exerce pas uniquement à l’encontre des Noirs, mais aussi envers les Blancs. Si, pour des raisons historiques, le racisme est très souvent perçu comme un phénomène exclusivement blanc, il convient de reconnaître qu’il peut être tout aussi virulent du côté des Noirs. Cette intrusion extérieure sociale et familiale dans la vie du couple est souvent nuisible et fragilise l’amour entre les deux partenaires.

 

5. L’arrestation 

Kitounga est directeur financier dans une administration de Brazzaville, un poste qu’il a obtenu après un stage en France. Cette ascension sociale a fait de lui un homme vaniteux et imbu de lui-même : il ne témoigne aucun respect ni à ses subalternes, ni à sa femme. Ses appétits sexuels sont sans limites, il multiplie ses conquêtes tels des graines d’arachides. Mais, sa surprise est d’autant plus grande lorsqu’il se retrouve arrêté et incarcéré pour le détournement de six millions de francs. Dans cette descente aux enfers, il découvre que la seule personne qui lui reste fidèle, malgré toutes ses frasques, c’est Céline sa femme.

Cette nouvelle met en évidence deux thématiques majeures : la loyauté et la conception de la réussite.

Après son arrestation, Kitounga entreprend une profonde introspection et s’interroge sur la véritable nature de la réussite sociale. Lui qui l’avait toujours évaluée à l’aune du rang qu’il occupait, de ses biens matériels, du nombre de ses maîtresses ou encore du prestige que lui accordait son entourage, sombre dans la désillusion lorsqu’il réalise le caractère éphémère et illusoire de toutes ces choses. À travers ce récit, l’auteur invite à redéfinir la notion de bonheur, sans pour autant en donner une réponse définitive. Il souligne que, dans la société congolaise, cette notion est trop souvent enfermée dans une logique matérialiste, où la valeur d’une personne se mesure à ce qu’elle possède plutôt qu’à ce qu’elle est.

Incarcéré, Kitounga se retrouve brutalement livré à lui-même. Sa maîtresse attitrée, Marie Mbongo, à peine informée de son arrestation, s’empresse de quitter la ville. Quant à son meilleur ami, Maboundou, qui aurait pourtant pu user de ses relations pour intervenir en sa faveur, il se résigne et disparaît, le laissant affronter seul les conséquences de ses actes. Face à cet abandon général, Kitounga découvre que la seule personne sur laquelle il peut réellement compter est sa femme, pourtant délaissée et humiliée par ses comportements passés. Cette fidélité inattendue soulève de profondes interrogations sur l’amitié, la loyauté et la véritable valeur des liens humains.

En définitive, la chute de Kitounga révèle combien les illusions de la réussite et la fragilité des relations humaines peuvent se dissiper face à l’épreuve. Dans sa solitude forcée, il découvre que la loyauté véritable ne se trouve ni dans le prestige ni dans les apparences, mais dans la constance silencieuse de ceux qui nous aiment malgré nos failles. Ainsi, la nouvelle invite à repenser nos valeurs et à reconnaître ce qui, dans une vie, demeure réellement essentiel.

 

6. La croqueuse de Diamants 

Marie Yolande est une jeune et belle métisse qui ne laisse pas indifférent. Elle est consciente de sa beauté et s’en sert pour séduire et conquérir des fortunés de la place, parmi lesquels les diamantaires. Seulement, elle se rend bien compte, en prenant de l’âge, qu’elle ne pourra pas indéfiniment se servir de son charme pour obtenir les faveurs de ses innombrables amants. 

Le titre de la nouvelle “La croqueuse des diamants” est assez révélateur du message véhiculé par le nouvelle. Il est question pour l’auteur de décrire la prostitution dans sa forme la plus avancée. Des jeunes filles qui se servent de leur beauté et de leur corps comme instruments monnayables. C’est l’image d’une catégorie de personnes qui n’ont pas le sens de l’effort du travail et qui pour cela s’adonnent au vice et à la luxure. C’est le lieu de rappeler la célèbre maxime de Voltaire « Le travail nous éloigne de trois maux : l’ennui, le vice et le besoin». Une question morale mérite cependant d’être posée , la prostitution est-elle un travail?

 

7. Un pari d’artiste 

Pomolo Jacques est dactylographe dans une entreprise de la place ; pourtant, sa véritable passion est la peinture. Contre l’avis de son patron, monsieur Pelletier, il remet sa lettre de démission afin de se consacrer entièrement à son art. Ce choix implique l’abandon du confort matériel que lui assure son salaire pour se lancer dans l’aventure incertaine, mais exaltante, de la création artistique.

Cette nouvelle met en lumière un dilemme qui concerne un grand nombre de personnes : le choix entre la sécurité du travail et l’épanouissement que procure la passion. Le premier offre une stabilité rassurante grâce à la régularité du salaire, mais peut aussi devenir une forme de prison. Le second, exposé aux aléas de l’existence, ouvre la voie à la réalisation de soi et à un véritable accomplissement personnel.

Dans la nouvelle qui nous est présentée, Pomolo est confronté à ce conflit intérieur. Il choisit de démissionner pour donner la priorité à sa passion. Le récit délivre ainsi un enseignement sur le courage : il invite ceux qui hésitent à passer à l’action, à oser suivre leur vocation. Car on n’accomplit pleinement son destin que lorsqu’on vit animé par la passion.

 

8. Victor la fleur est mort

Victor Koumba, surnommé Victor la Fleur, célèbre “fou” de la contrée, est décédé au pied de la porte de son ami d’enfance Matandou. L’origine de sa folie demeure un mystère. Moe Foutou, qui a connu les deux hommes dans leur jeunesse, prétend en connaître la raison : selon lui, Victor aurait conclu un pacte avec les forces ténébreuses afin de réussir son brevet. Il accuse Matandou d’avoir également participé à ce pacte, mais d’en être sorti indemne, au détriment de Victor, qui sombrera dans la folie jusqu’à son dernier souffle.

Ce récit aborde une problématique bien connue dans la sphère congolaise : le recours à la sorcellerie pour obtenir des succès, en particulier l’obtention du brevet, autrefois considéré comme difficile, voire impossible. Dans le contexte congolais, la sorcellerie, qu’elle soit supposée ou avérée, est souvent évoquée pour expliquer la réussite ou pour justifier certaines maladies mentales lorsque le pacte n’atteint pas ses objectifs. Fidèle à l’ambition de dépeindre les réalités congolaises, comme l’indique le titre de son ouvrage Chroniques congolaises, l’auteur met en lumière le côté superstitieux d’un peuple qui croit davantage à l’intervention des génies qu’au mérite et à l’effort pour atteindre le succès.

Parallèlement, l’œuvre explore les mystères de la folie. Victor est présenté comme un fou qui conserve pourtant de nombreux traits d’un homme lucide : la dignité et une amitié profonde avec Matandou. En revanche, il se montre totalement indifférent envers sa propre mère, qu’il ignore complètement. Cette ambivalence interroge sur la nature même de la folie. est-ce une perte totale de lucidité ou une altération partielle de celle-ci ? Si elle affecte le jugement, comment expliquer que Victor conserve un lien si étroit avec son ami tout en ignorant celle qui lui a donné la vie ? Autant de questions qui restent en suspens et que l’auteur semble laisser volontairement ouvertes, invitant le lecteur à réfléchir sur la frontière entre folie et lucidité.

En somme, à travers le personnage de Victor la Fleur, l’auteur offre une réflexion profonde sur les croyances, les pratiques sociales et les mystères de la psychologie humaine, tout en dressant un portrait critique mais attachant de la société congolaise.

 

9. Dix minutes dans l’autre monde 

Talimbo est ce que l’on pourrait appeler un « hospitalophobe » : il déteste ouvertement l’atmosphère lugubre des hôpitaux. Contre toute attente, il est soudainement frappé par un mystérieux mal de ventre qui contraint son épouse, Madeleine, à le conduire manu militari à l’hôpital. Sur place, il se met à réfléchir à ce qu’il adviendrait de lui s’il venait à mourir.

À travers cette nouvelle, l’auteur aborde la dimension métaphysique de la vie. En effet, parmi les nombreuses questions qui ont toujours préoccupé les êtres humains  des philosophes les plus érudits aux paysans les plus humbles  figure celle de la vie après la mort : où allons-nous après la mort ? L’absence de réponse claire et rationnelle a toujours plongé l’homme dans une angoisse permanente face à cette échéance inéluctable.

C’est précisément la situation de Talimbo qui l’amène à confondre l’hôpital, où il est admis, avec la mort elle-même. Religions, philosophes et sages ont tous tenté d’apporter des explications, mais aucune n’a réellement réussi à apaiser ses tourments, pas même pour lui qui fut autrefois enfant de chœur.

 

10. Le cimetière de la Vxxx

Malalou a vécu à Pointe Noire avant de partir passer un long séjour au Cameroun. À son retour, il est tout aussi stupéfait que indigné du profond changement qu’a connu la ville qui l’a vu naître, ville qu’il a du mal à reconnaître. Plus grande est sa surprise quand il s'aperçoit que des habitations longent désormais le cimetière de la Vxxx et ce dans une parfaite et harmonieuse relation de voisinage. Il n’en revient pas, lui qui a connu une époque où les vivants n’osaient pas approcher les cimetières, tant ils en étaient effrayés. 

Cette nouvelle est le symbole d’une société congolaise de plus en plus orientée vers la modernité, favorisant une véritable confusion entre le sacré et le profane.  En effet, le Congo est une terre traditionnellement attachée à ses rites et coutumes, parmi lesquels l’extrême déférence accordée aux morts et à leur lieu de repos : les tombes. Il est vrai que dans les temps anciens, il était quasi impossible pour les personnes de tout âge de s’approcher en toute indifférence des cimetières. Les gens étaient animés d’un sentiment de révérence et de peur en s’approchant de ces lieux mystérieux. Malalou, principal personnage de cette nouvelle, a connu cette époque.  Il est cependant confus de constater qu’il n’en n’est plus rien. C’est ici le moyen, pour l’auteur, de mettre en évidence les frasques d’une société congolaise en perte de repères. De façon générale, les morts occupent une place de choix dans les habitudes des vivants en Afrique. Ceux-ci sont, par conséquent, tenus de les honorer et de les respecter, eux , ainsi que leur lieu de repos. C’est le sens du fameux poème de Birago Diop : “les morts ne sont pas morts” dans lequel il peut dire “ Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :

Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit,

Les morts ne sont pas sous la terre :

Ils sont dans l’arbre qui frémit,

Ils sont dans le bois qui gémit,

Ils sont dans l’eau qui coule,

Ils sont dans la case, ils sont dans la foule :

Les morts ne sont pas morts”

 

11. L’alcool de maïs 

Maman posso est fabricante et vendeuse du “Boganda”, une boisson locale faite à base du jus de maïs pressé. Aidé par son mari Poutoulou, elle exerce son activité avec autorité, non sans s’attirer la jalousie de sa voisine et concurrente, maman tété, qui a fait faillite à la suite d’un incident entre clients qui s’est soldé par le paiement d’une amende à la police.

Au-delà de cette rivalité de voisinage, le récit met surtout en lumière un mal profondément ancré : la dépendance à l’alcool. Les clients de Maman Posso, tous prisonniers de leur addiction, se voient contraints de subir son tempérament maussade, ses remarques condescendantes et son sens autoritaire des affaires. Ils patientent, se plient, encaissent, dans l’unique espoir d’obtenir, au terme de longues attentes, une simple gorgée du précieux “fiol”.

L’alcool y apparaît également comme le refuge des laissés-pour-compte, le dérivatif d’une oisiveté imposée par le chômage et la misère sociale. C’est notamment le cas de Poutoulou : ancien travailleur désormais inactif, il a perdu non seulement son emploi, mais aussi sa dignité, noyée dans son attachement immodéré à la boisson. Son personnage illustre la manière dont l’alcool dévore progressivement non seulement le corps, mais aussi l’identité et la valeur sociale de ceux qui y sombrent.

En somme, cette nouvelle dresse un portrait lucide et sans complaisance des hommes et des femmes enchaînés à l’alcool. À travers le microcosme que constitue le kiosque de Maman Posso, l’auteur expose la fragilité humaine, la violence silencieuse de l’addiction et ses ravages sur les individus comme sur le tissu social.

 

12. La virginité

Mountou Jacques, qui a passé dix années de sa vie à économiser en vue du mariage, est enfin prêt à épouser la jeune Tchiloumbou Céline, supposée être vierge, conformément aux exigences de la tradition. Sa désillusion est immense lorsque, au lendemain de la nuit de noces, il découvre que sa femme ne l’était plus. La famille de la mariée, accablée par la honte, cherche alors à comprendre comment leur fille, pourtant jugée bien éduquée et irréprochable, a pu perdre sa virginité avant le mariage.

Cette nouvelle aborde une thématique qui occupe encore aujourd’hui une place centrale dans de nombreuses sociétés africaines : l’exigence faite aux jeunes filles de se marier vierges, symbole d’honneur, de pureté et de respect familial. À travers le drame intime de ce couple, l’auteur met en lumière la pression sociale écrasante qui pèse sur les femmes, ainsi que l’hypocrisie et le silence qui entourent la sexualité féminine.

Au-delà du simple constat, le récit invite le lecteur à s’interroger sur la pertinence et la justice de cette exigence à l’ère moderne. Faut-il encore mesurer la valeur d’une femme à l’aune de sa virginité ? En posant cette question délicate, la nouvelle ouvre un débat essentiel sur l’évolution des traditions, la liberté individuelle et la nécessité de repenser certaines normes sociales à la lumière des réalités contemporaines
















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